Refonder nos imaginaires, confronter nos repères, imaginer de nouveaux paysages (1/2)

Qu’est-ce que cela représente pour vous une journée à la campagne ?

Ah, la campagne ! Que vous viviez en ville ou dans une zone rurale, il y a fort à parier que la simple lecture de cette question fasse remonter en vous des doux souvenirs de promenades sur un chemin bordé de champs. Le mouvement des céréales au printemps, qui forment comme des vagues en surface lorsqu’elles sont battues par le vent. L’air pur. L’odeur des foins tout juste fauchés en été, ou même celle du crottin de cheval, ou de la bouse de vache lorsque l’on passe près d’une étable !

Depuis notre plus tendre enfance, ces paysages de campagne ont façonné notre imaginaire. Ils sont comme des madeleines de Proust. Ils nous apaisent et nous rassurent. Tout comme la montagne, ou le bord de mer, ils symbolisent ce à quoi nous aspirons profondément : le calme, la lenteur, la nature, les vacances, les grands espaces, l’abondance… En bref : le bonheur.

Même si nous savons que tout n’est pas rose dans nos campagnes, que les insectes et les oiseaux meurent sous l’effet des pesticides, que nos sols et nos vers de terre disparaissent sous l’action de la charrue, que notre eau s’acidifie et se charge d’engrais pour aller ensuite polluer les rivières et entraîner le développement d’algues sur nos côtes… il y a une part de nous-même qui s’est attachée à ces paysages. Nous les trouvons « beaux », tout simplement. Comment pourrait-il en être autrement ?

Changer nos représentations, ce n’est pas facile !

A l’époque où j’étais militant, j’ai rapidement fait le même constat que beaucoup d’autres personnes qui s’intéressent à la question du changement : il n’est pas facile de changer nos pratiques (en l’occurence ici de pratiques agricoles et d’habitudes alimentaires) sans changer « en même temps » (comme dirait notre Président) nos représentations. Mais j’avais sous-estimé le pouvoir que l’attachement à nos paysages de campagne génère sur ces fameuses représentations. Et le déclencheur est venu l’an dernier, quand mon amie Cilou est venue en stage de permaculture dans la Drôme. Dans un chouette article de son blog où elle raconte son séjour, elle prend le temps, à partir de la photo d’un coucher de soleil sur un champ de blé, de témoigner de comment ce stage lui a permis de faire évoluer sa perception des paysages :

« Vous vous souvenez de ce champ de blé que je vous ai montré au début de l’article. Je vous avais retransmis mes impressions de plénitude face à cet écrin de nature. En terminant mon stage, je suis repassée devant et je me suis dit que non, ce n’était pas ça la Nature. Ça, c’est un champ de monoculture qui appauvrit la terre, c’est une façon destructrice de cultiver, polluante et mauvaise pour la santé de tous. C’est joli à voir hein tout ce blond. Mais ça n’enlève pas l’hérésie de ce mode de culture. »

Ciloubidouille, août 2020
La photo de Cilou qui a déclenché l’envie d’écrire cet article…

Ce sont ses mots à elle, évidemment, mais ça en dit long sur le chemin à parcourir pour déconstruire nos représentations, et regarder « les choses » en face. Même si je la trouve « belle », je ne peux plus vraiment regarder une voiture sans penser aux méfaits des particules fines sur la qualité de notre air, et aux effets du relargage du CO2 sur le réchauffement climatique. Même si je la trouve « bonne », je ne peux plus vraiment manger la viande d’un boeuf issu de l’élevage industriel sans penser au soja brésilien dont il s’est nourri, et aux conséquences directes de la production de soja sur la déforestation galopante de ce qu’il reste de la forêt amazonienne.

Quand je regarde un « champ » aujourd’hui, je continue d’y voir une certaine beauté, mais je ne l’associe plus à l’abondance. Un champ, pour moi, est synonyme de rareté, de pauvreté à tous les niveaux :

Cette « désertification » des campagnes a été largement provoquée par l’industrialisation de l’agriculture. En 1946, il y avait 145 millions de parcelles en France, avec une taille moyenne de 0,33 hectare. Pour pouvoir « faire rentrer les tracteurs », on a mis en place un vaste programme de « remembrement » entre les années 60 et les années 80. Environ 15 millions d’hectares ont été remembrés, supprimant près de 750 000 km de haies vives et comblant (d’après les estimations) 1 000 000 de mares, soit la moitié du total qu’en comptait le pays. La suppression des obstacles physiques (haies, fossés, chemins) a en effet permis de tirer le meilleur parti de la mécanisation des exploitations… mais à quel prix ?

Des agronomes et des naturalistes se sont inquiétés très tôt des conséquences des arasements de talus, comblements de mares et arrachages d’arbres ou de haies pratiqués à l’occasion des remembrements. En 1954 par exemple, Paul Matagrin, directeur de l’école d’agronomie de Rennes, dénonçait « des conséquences climatiques, des problèmes d’eau, d’érosion des sols. Notre équilibre écologique ancestral s’est brisé et nous ne savons pas encore quelle sera la limite de ces destructions irréversibles »…

Des coulées de boue sur les routes dans le Pas-de-Calais, en janvier 2021.

Pas besoin de vous faire un dessin. Aujourd’hui, il ne se passe plus guère de semaine sans qu’on lise dans les journaux, ou qu’on voie à la télé les effets de cette destruction des éco-systèmes. Nos « belles » campagnes sont devenues complètement incapables de gérer le moindre épisode météorologique : crues et coulées de boues en hiver sont accentuées par l’imperméabilisation des sols et l’absence de haies pour retenir la terre ; sécheresses et températures extrêmes génèrent de gros dégâts dans des parcelles qui ne peuvent plus compter sur la fraîcheur de l’ombrage des arbres et l’infiltration sur place des pluies estivales de plus en plus rares.

Soutenir nos imaginaires en créant de nouveaux paysages

Mon propos dans cet article n’est pas tant de dénoncer les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture (je m’y suis déjà bien employé par le passé), que d’attirer votre attention sur la nécessité de créer de nouveaux imaginaires qui pourront se substituer à ceux de notre enfance. En effet, si nous ne pouvons plus voir un champ de blé ou de maïs sans penser à la mort et à la désolation, à quoi pouvons-nous nous raccrocher ?

Le bocage du Boulonnais, Nord de la France
Dans ce pré-verger, les moutons bénéficient de l’ombre et du microclimat plus doux entretenus par les arbres, lesquels constituent aussi une ressource complémentaire pour l’agriculteur.

Comme souvent, il n’existe pas de réponse simple à cette question. La nostalgie des paysages disparus et la confiance dans la sagesse des anciens peuvent nous conduire à chercher à restaurer les paysages du passé : le bocage, les pré-vergers… mais les connaissances scientifiques accumulées au cours des dernières décennies ainsi que les multiples rencontres avec les sagesses d’autres régions du monde peuvent nous inviter à chercher des réponses nouvelles.

Mon premier constat est que dès que l’on sort des « sentiers battus » en terme de paysages agricoles, nos repères sont complètement chamboulés. Les paysages créés par les personnes qui pratiquent par exemple l’agroforesterie, ou l’agriculture de conservation, ou l’agriculture de régénération ou encore l’agriculture syntropique, paraissent parfois « fouillis », « désordonnés », ou nous laissent sur notre faim. Il n’est pas rare, pour prendre un exemple, que la première remarque que font des personnes à qui je fais visiter un lieu cultivé avec les principes de la permaculture soit quelque chose du genre :

« Ah oui, c’est super intéressant ! En fait, lorsque je suis arrivé.e toute à l’heure et que j’ai posé les yeux pour la première fois sur ce champ, j’ai eu d’abord un mouvement de déception. Je me suis dit que c’était mal entretenu, et que pas grand chose ne devait pousser dans cet espace. Maintenant que nous en avons fait le tour, et que tu nous a expliqué toute la gestion passive de l’eau, les communauté végétales, la couverture permanente du sol, etc. mes yeux se sont adaptés, et je regarde ce lieu d’une toute autre manière ! »

Tirade imaginaire, mais inspirée de témoignages bien réels !

Mais ce n’est pas toujours le cas. D’autres de ces paysages s’appuient sur des motifs plus visibles, qui peuvent marquer les esprits, et se connecter de façon plus immédiate à nos imaginaires. C’est la cas par exemple du verger-maraîcher, ou des motifs keyline, qui sont utilisés pour optimiser l’infiltration de l’eau et éviter les phénomènes d’érosion des sols.

Ce verger-maraîcher a été conçu par l’équipe de PermaLab, sur une parcelle de 2 ha d’oliviers en Provence. On passe d’une parcelle mono-spécifique avec un sol pauvre sujet à l’érosion en hiver et qui n’absorbe pas les (rares) pluies d’été à une parcelle diversifiée avec un sol riche et poreux, qui maximise l’infiltration et stocke du carbone.
Cette parcelle est cultivée selon les principes du motif Keyline, une méthode de gestion holistique de l’eau imaginée par l’australien P.A. Yeomans dans les années 1960. Par sa lecture de la topographie du terrain et le choix d’un matériel qui permet d’aérer le sol sans le retourner, l’agriculteur maximise l’infiltration de l’eau, et empêche l’érosion.

Et vous, comment vivez-vous cette relation paradoxale aux paysages de campagne ? Est-ce que cet article vous a inspiré ? Qu’en avez-vous pensé ? Je prépare une suite à cet article pour aborder sous un autre aspect cette question de nos représentations et de notre attachement aux paysages. En attendant, n’hésitez pas à laisser un commentaire !

Lettre ouverte à l’un.e de mes dernièr.e.s ami.e.s cornucopien.ne.s

Bonsoir mon ami.e,

Une nouvelle décennie s’ouvre, et pour notre génération comme pour celle de nos parents, l’avenir n’a jamais paru aussi incertain. Le monde lui-même, ou en tout cas notre perception de celui-ci, a changé tellement vite en 10 ans que la plupart d’entre nous en sommes aujourd’hui stupéfaits, interloqués, abasourdis… et désemparés.

En 2011, nous sortions à peine du Grenelle de l’environnement, qui marquait les premiers engagements de l’état en faveur de l’écologie. Les discussions sur les changements climatiques étaient réservées aux colonnes de quelques journaux spécialisés. Tout le monde se souvenait de la canicule de 2003 comme d’un événement singulier et isolé. Le dernier score du parti des Verts à une présidentielle était de 1,57%.

A cette époque, j’étais pétri de certitudes : celles qui me poussaient à me lever le matin en me demandant pendant combien de temps encore mes contemporains allaient rester aveugles devant le spectacle de la vie sur Terre qui se meurt, et sourds aux cris des lanceurs d’alerte qui se mobilisaient, parfois depuis déjà plus de 15 ans. Tu en riais, et tu te moquais (gentiment), me comparant au prophète de l’apocalypse dans « l’étoile mystérieuse » de Tintin.

Pourtant, les occasions étaient nombreuses de « passer le cap » : je me souviens notamment de cette enfilade de documentaires jusqu’à en avoir la nausée : « Nos enfants nous accuseront » et « Le monde selon Monsanto » en 2008, « Home » et « Le syndrome du Titanic » en 2009, « Notre poison quotidien » et « Solutions locales pour un désordre global » en 2010… Il en aura fallu du temps et des kilomètres de rushs pour amorcer ce mouvement de transition !

Et puis tout s’est accéléré. De marginales, les questions écologiques sont devenues de plus en plus centrales. Pour beaucoup, l’année 2015 a été une année charnière, un point de bascule, et une étape a été franchie. Au point que presque plus personne aujourd’hui n’ose contester (au moins publiquement) les chiffres de la catastrophe globale dans laquelle nous sommes plongés, ni refuser les projections des scientifiques du GIEC et des autres instances internationales travaillant sur les sujets de biodiversité, de disparition des sols ou de climat.

Alors je m’interroge. Tu as vu tellement de personnes bouger autour de toi, se laisser toucher, parfois par les faits, au travers des reportages, des rapports, des chiffres, à l’occasion d’un voyage, ou au travers des fictions, des récits qui ouvrent nos imaginaires. Mais tu t’obstines. Tu t’accroches. Tu négocies. « Ça ne peut pas être aussi grave ». « On a toujours réussi à s’en sortir par le passé ». « Tout ça, c’est la faute de ….. » (tu peux mettre ici le bouc émissaire que tu veux).

Oui, ça fait peur. Non, les humains ne sont pas prêts pour le moment à oeuvrer collectivement pour « renverser la vapeur ». Et oui, notre quotidien et celui de nos enfants, de nos petits-enfants et probablement d’autres générations encore sont en train d’être bouleversés. ça fait peur, mais t’enfermer dans le déni ne changera rien à la situation, et si tu ne bouges pas, c’est bientôt toi qui sera marginalisé (note que tu pourras toujours créer un club avec Donald Trump et Pascal Praud 😉 ).

Viens, on en parle. L’heure est trop grave pour les excès d’orgueil, et on se fout de savoir qui a accepté de regarder la réalité en face le premier. La situation évolue tellement vite que nous n’avons que le temps de panser nos blessures à l’âme, faire ensemble le deuil de la modernité, et marcher ensemble, un pied devant l’autre pour apprendre la sobriété, et tenter de réparer ce qui peut encore l’être. Pour nous. Pour nos enfants. Pour toutes les formes de vie sur Terre.

N’attends pas encore 10 ans. Appelle-moi.

Défis systémiques, réponses systémiques : l’agroécologie, une solution innovante pour garantir la sécurité alimentaire face aux changements climatiques

J’ai participé cette année en tant qu’expert scientifique, pour le compte de l’association Biovallée, à un travail d’échange animé par l’ONG TMG Research entre acteurs locaux des questions de sécurité alimentaire du monde entier, ONGs et chercheurs, qui a conduit à la rédaction collective d’un rapport sur la place de l’agroécologie dans les stratégies d’adaptation au réchauffement climatique. Je vous propose ici la lecture de la traduction de l’article publié par TMG-Think Tank for Sustaniability à l’occasion de la publication du rapport éponyme.

Les liens vers le rapport complet (en anglais) ainsi que les études de cas (dont celle de Biovallée, en anglais égalgement) se trouvent à la fin de l’article.

« Cultivez, nourrissez, soutenez. Ensemble. »

Nous vivons une époque sans précédent. Il n’est donc pas étonnant que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) appelle à autre chose qu’une action ordinaire alors que nous commémorons la Journée mondiale de l’alimentation de cette année.

2020 restera ancrée dans notre mémoire collective alors que l’année où la pandémie a changé notre monde. Le COVID-19 a gravement affecté la vie et la santé des personnes sur tous les continents, a montré les faiblesses de nos systèmes de santé et démontré à quel point les vulnérabilités de notre monde sont interconnectées. Pour certains, le «travail à domicile» a été un moment de paix et de réflexion bienvenu, pour beaucoup il a apporté de nouveaux défis de combiner travail, scolarisation à domicile des enfants tout en vivant dans de petits appartements. Mais pour des milliards de personnes sans filet de sécurité sécurisé, en particulier dans les pays du Sud et dans les pays industrialisés sans filets de sécurité sociale solides, cela a entraîné une peur et une incertitude croissantes, la perte de moyens de subsistance et la perspective très réelle d’une faim croissante.
Même avant la pandémie, nos systèmes alimentaires étaient déjà confrontés à un stress sévère en raison des impacts du changement climatique accéléré et du manque de volonté de transformer fondamentalement les systèmes économiques qui continuent de saper la base même de notre survie. En ce sens, cette Journée mondiale de l’alimentation 2020 pourrait devenir un test de notre détermination à véritablement sauvegarder le droit humain à l’alimentation.

La faim augmente

L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2020 a signalé que 690 millions de personnes – près de 9% de la population mondiale – souffraient de sous-alimentation chronique en 2019. Ces chiffres contrastent fortement avec l’augmentation significative de la production alimentaire dans la plupart des régions du monde au cours des cinq dernières décennies. Ce que cela nous dit, c’est que l’augmentation de la production alimentaire ne s’est pas traduite par une sécurité alimentaire pour tous. Le Rapport mondial sur les crises alimentaires 2020 a signalé le plus grand nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë jamais enregistré en 2019. 135 millions de personnes dans 55 pays et territoires avaient besoin d’une aide alimentaire urgente en raison de conflits, de conditions météorologiques extrêmes, d’épidémies de ravageurs ou de chocs économiques. L’analyse mise à jour de septembre 2020 sur la sécurité alimentaire en période de COVID-19 met en évidence que la pandémie a eu un effet aggravant sur les facteurs préexistants de l’insécurité alimentaire, principalement en raison du déclin de l’activité économique. Il révèle en outre que de nombreuses mesures prises pour empêcher la propagation du COVID-19 ont provoqué un choc soudain sur les moyens de subsistance dans les zones urbaines. Alors que les effets pour les ménages agricoles ont été moins immédiats, le plein impact devrait continuer à se manifester par une catastrophe à évolution lente au cours des prochaines saisons agricoles, en fonction de nouvelles perturbations des chaînes d’approvisionnement et des systèmes alimentaires.

Nos systèmes alimentaires: face à de multiples crises

Nos systèmes alimentaires ne sont pas équipés pour faire face aux défis croissants que le changement climatique leur pose; encore moins pour faire face à plusieurs crises à la fois. En fait, les systèmes alimentaires actuels sapent la base même de leur propre résilience. Si la modernisation de l’agriculture a contribué à augmenter les rendements, elle est également reconnue comme un contributeur majeur à la dégradation des écosystèmes naturels et des divers services écosystémiques qu’ils fournissent. Il existe des preuves accablantes que les modèles de production agricole actuels accélèrent la perte de biodiversité et sont responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre résultant du changement d’utilisation des terres, de la dégradation des terres et de l’utilisation non durable des ressources en eau douce.
Le changement climatique, à son tour, ajoute encore aux risques pour nos systèmes alimentaires. Des régimes pluviométriques plus irréguliers, des événements météorologiques extrêmes plus fréquents, la hausse des températures ont tous un impact sur la capacité de nos systèmes alimentaires à continuer à produire des récoltes suffisantes pour nourrir le monde. Si les taux actuels d’émissions de gaz à effet de serre se maintiennent, on estime que d’ici 2050, il y aura une baisse moyenne de 17% de la production de quatre grandes cultures céréalières qui fournissent la nourriture de base à des milliards de personnes (céréales secondaires, graines oléagineuses). , blé et riz).
Le statu quo n’est plus une option. L’urgence et la complexité des défis auxquels nous sommes confrontés appellent des solutions audacieuses et innovantes. Nous devons surmonter la vieille compréhension selon laquelle des innovations technologiques étroites ne s’adressant qu’à de petits segments des systèmes éco-agroalimentaires complexes fournissent les solutions nécessaires. Le changement climatique affecte toutes les parties de notre système alimentaire et nécessite une réponse systémique. Sinon, les externalités négatives de l’action dans un secteur pourraient avoir un impact négatif sur un autre. Nous proposons de combiner les principes agroécologiques avec l’innovation sociale et les technologies appropriées pour relever les défis qui nous attendent de manière systémique.

L’agroécologie: une solution innovante à des défis complexes

Les impacts du changement climatique sur les systèmes alimentaires sont complexes et posent des défis au système dans son ensemble. Une crise sanitaire mondiale sans précédent a révélé de nouvelles vulnérabilités de nos systèmes alimentaires en restreignant considérablement l’accès à la nourriture, à la fois en raison du verrouillage et de la perte de sources de revenus pour beaucoup (voir ici et ici).

Photo by wilsan u on Unsplash

Assurer une réponse appropriée à une crise alimentaire qui s’aggrave, qui affecte de manière disproportionnée des groupes de population déjà vulnérables (voir ici et ici), appelle à une action déterminée sur le changement climatique. Cela signifie que nos programmes d’adaptation et d’atténuation du changement climatique doivent prendre en compte la complexité des défis sous-jacents. Au cœur de cette réponse systémique se trouve un besoin urgent de renforcer la résilience des petits agriculteurs, des sans terre, des migrants, des citadins pauvres et d’autres groupes vulnérables, pour résister aux multiples crises auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. L’agroécologie offre une réponse d’adaptation systémique qui va au-delà des solutions technologiques pour s’attaquer aux moteurs sociaux et économiques sous-jacents qui contribuent à l’insécurité alimentaire.

Innover l’adaptation grâce à l’agroécologie

Afin d’explorer les promesses de l’agroécologie en ces temps incertains, TMG Research et ses partenaires ont convoqué un vaste processus de consultation qui a passé en revue les preuves disponibles sur la contribution de l’agroécologie à l’adaptation au changement climatique et à la résilience*. le lien qu’il établit entre la production alimentaire et le capital naturel et social sous-jacent qui sous-tend les systèmes alimentaires résilients. Les consultations ont conclu que l’agroécologie offre donc une solution concrète aux besoins d’adaptation d’aujourd’hui en encourageant des solutions locales pour une meilleure résilience. Les participants ont en outre souligné que, compte tenu de la dynamique complexe et spécifique au contexte entre le changement climatique et les systèmes alimentaires, il est nécessaire d’adapter à la fois la recherche et les investissements à différents contextes. Cela nécessite également de reconnaître la contribution des différents systèmes de connaissances dans la recherche de solutions appropriées, en particulier au niveau local.

Publié aujourd’hui, le document de travail qui en résulte «Défis systémiques, réponses systémiques: Innover l’adaptation au changement climatique grâce à l’agroécologie» présente un ensemble de messages clés qui ont émergé de ces consultations:

1. Pour être innovants, les efforts d’adaptation doivent répondre aux défis systémiques posés par le changement climatique à nos systèmes alimentaires.

2. Les divers systèmes agricoles sont moins vulnérables aux événements climatiques extrêmes, à la variabilité du climat et aux changements agro-climatiques cumulatifs.

3. Pour renforcer la capacité d’adaptation des moyens de subsistance ruraux, il est nécessaire de coupler les innovations technologiques et les améliorations des pratiques agricoles, avec des investissements dans le capital social, la co-création de connaissances avec les agriculteurs, de nouveaux réseaux de commercialisation et une gouvernance responsable des terres et des ressources naturelles.

4. Des approches de mesure intégrées, telles que la véritable comptabilité analytique, sont nécessaires pour saisir tous les facteurs qui contribuent à la résilience des systèmes alimentaires au climat.

5. Innover pour s’adapter au changement climatique ne demande rien de moins que de transformer nos systèmes alimentaires.

Ces messages soulignent le besoin urgent d’investir dans des réponses systémiques pour transformer nos systèmes alimentaires, y compris des investissements dans un environnement favorable qui permet aux innovations technologiques et sociales de profiter aux communautés en situation d’insécurité alimentaire.

*Le processus de consultation a été financé et mis en œuvre au nom du ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et de l’Agence allemande pour la coopération internationale (GIZ).

Pour en savoir plus sur les problèmes mis en évidence lors des consultations, ainsi que sur les preuves sous-jacentes à ces messages, consultez le document complet ici. Nous avons également publié ici une série d’études de cas sur des initiatives réussies.

Pour participer à nos discussions sur la sécurité alimentaire et Covid-19, suivez-nous sur Twitter: https://twitter.com/CovidFoodFuture

Néocotinoïdes : se promener tout nu en hiver et accuser la grippe

Le champ de betteraves : un paysage agricole classique du nord de la France et de la Belgique.

Tout le pays est au courant : nos betteraves sont atteintes par le virus de la « jaunisse nanisante », un fléau qui est provoqué par le puceron qui profite de nos hivers de plus en plus doux et de nos printemps de plus en plus chauds. L’industrie betteravière s’inquiète d’une baisse de 30 à 50 % de rendements, ce qui met en péril toute la filière du sucre. Alors que les débats en France sur l’interdiction des néocotinoïdes ont commencé dès 2007 (à l’occasion du Grenelle de l’environnement), ils affirment n’avoir pas eu le temps de « trouver une alternative ». Et pour cause : la solution au « problème » des néocotinoïdes ne se trouve peut-être pas dans la recherche d’un substitut de cet insecticide « tueur d’abeilles », mais plutôt dans la remise en cause du paradigme industriel qui conduit l’agriculture dans l’impasse.

Se promener tout nu en hiver et accuser la grippe

Que diriez-vous d’un être humain qui, se promenant nu en plein hiver, se plaindrait que ses problèmes de santé seraient la faute du virus de la grippe ? Vous le traiteriez de fou, et lui conseilleriez plutôt d’aller mettre des vêtements chauds !

Et bien figurez-vous que c’est exactement ce genre de situation qui se présente à nous aujourd’hui à propos de la jaunisse de la betterave. Les pratiques agricoles ont beaucoup évolué depuis la moitié du XXème siècle, et la modernisation de l’agriculture a eu notamment pour effet de modifier totalement les équilibres écologiques dans nos campagnes. La destruction des haies, le rebouchage des mares, l’agrandissement des parcelles, l’érosion massive liée à un labour de plus en plus profond et des terres laissées « nues » durant l’hiver ont eu comme conséquence, vous le savez, la destruction des habitats, gîtes et couverts de la majeure partie de la faune et de la flore non-cultivée.

Le puceron noir, vecteur du virus de la jaunisse de la betterave

Or, ces équilibres écologiques s’organisent sous la forme de chaînes trophiques, où les vers de terre sont mangés par les oiseaux, les moustiques par des crapauds, et les pucerons… par qui au fait ? Et bien toute une variété d’oiseaux insectivores, ainsi que des insectes prédateurs tels que les chrysopes, syrphides, perce-oreilles, braconides, et bien sûr les coccinelles, dont la larve est connue pour en manger jusqu’à 300 par jour ! La chute brutale du nombre de ces « auxiliaires » laisse la place à des déséquilibres d’autant plus flagrants qu’ils mettent en lumière la fragilité de notre modèle agricole, et sa dépendance totale à la chimie de synthèse.

Alors que dans un milieu riche et diversifié notre betterave serait protégée du puceron (et donc du virus de la jaunisse) par une formidable et complexe organisation écologique, la voici maintenant semée dans des « déserts » de biodiversité, si bien qu’elle ne peut compter que sur l’intervention du « tueur d’abeille » pour garantir sa « bonne santé ». Un peu comme si notre être humain dévêtu misait sur les antibiotiques pour passer l’hiver…

Le puceron n’est pas notre ennemi

On peut s’inquiéter de la réintroduction probable des néocotinoïdes, mais la teneur des débats qui entourent cet automne le vote de la loi est plus inquiétante encore : nous n’avons pas encore pris la mesure de l’impact de notre modèle agricole sur le désastre écologique à l’oeuvre. Nous n’avons pas compris que la question n’est pas de savoir si nous avons trouvé un « substitut » ou non, mais de savoir si nous voulons continuer à transformer nos campagnes en déserts, pour mieux pouvoir nous intoxiquer au sucre raffiné. Nous ne sommes pas prêts à envisager de bâtir un monde où la biodiversité ne serait pas qu’un souvenir pour les ruraux, et l’écologie un hobby pour les citadins.

Larve de coccinelle se nourrissant de pucerons

La permaculture nous invite à « intégrer plutôt que séparer ». Sortir d’une vision duelle du monde, avec d’un côté les « bonnes » et de l’autre les « mauvaises » herbes, d’un côté les insectes « auxiliaires » et de l’autres les « nuisibles ». Les permaculteurs apprennent, à travers l’observation du fonctionnement des écosystèmes, que la résilience vient de la diversité. Nous n’avons pas besoin d’un substitut aux néocotinoïdes, nous avons besoin de haies, de mares, de sols vivants ! Nous avons besoin de betteraves poussant dans des écosystèmes diversifiés, où les pucerons seront contrôlés par leurs prédateurs naturels.

Nous n’avons pas besoin d’une agriculture basée sur le « savoir-faire » d’une industrie qui ne connaît que les « cides » pour tenter de dominer une « nature » qui menace bien plus ses intérêts financiers que notre souveraineté alimentaire. Nous avons besoin d’une agriculture basée sur l’intelligence du vivant, un savoir-faire ciselé par des milliards d’années d’une lente et patiente évolution qui conduit aujourd’hui l’être humain à avoir l’honneur de pouvoir co-évoluer avec les autres formes de vie sur cette planète, peut-être encore pour quelque temps. Tâchons d’avoir un peu plus de respect et de gratitude pour ce cadeau que la vie nous fait : par exemple en tournant au plus vite la page de l’agriculture industrielle.

Une drôle d’idée : voulons-nous « des coquelicots » ?

Avec l’arrivée du printemps, le coquelicot fleurit de nouveau sur le bord des routes. L’occasion pour moi de publier cette note, que j’avais écrite en septembre 2018 suite à la publication de « l’Appel des 100 », qui a conduit à faire du coquelicot l’un des symboles du mouvement de lutte contre l’usage des pesticides de synthèse en agriculture.

J’ai attendu un peu que « le soufflet soit retombé », car je craignais de susciter des procès d’intention, des débats stériles et autres querelles de chapelle, et aussi froisser mes ami.e.s embarqué.e.s dans ce mouvement. L’idée de cette note n’est pas du tout d’attaquer le mouvement « Nous voulons des coquelicots » (qui voudrait se fâcher avec son million de signataires !?), dont je partage du reste l’essentiel du projet de société. Il s’agit plutôt d’éclairer avec un regard d’écologue et de permaculteur cette (drôle) d’idée de choisir le coquelicot comme symbole d’un mouvement « écologique », de montrer pourquoi, selon moi, l’angle choisi par ce mouvement manque singulièrement de radicalité, et de jeter les bases d’un nouveau récit pour la transition, et pas seulement en agriculture.

Se familiariser avec la notion de succession écologique

Pour comprendre le point essentiel de mon propos, il est nécessaire de faire ensemble un petit détour par la notion de « succession écologique ». Si vous êtes déjà familier de ce concept, vous pouvez passer au paragraphe suivant ! Sinon, ces quelques lignes vous éclaireront. Dans la nature, les écosystèmes sont en évolution permanente, selon des cycles. Dans le fabuleux documentaire « Il était une Forêt » réalisé par Luc Jacquet avec l’éthnobotaniste Francis Hallé, il y a cette scène magique où un arbre gigantesque d’une forêt équatoriale meurt, entraînant dans sa chute d’autres arbres voisins, ce qui crée momentanément une « clairière ». Je précise que c’est momentané, car évidemment sur le moment de nombreuses plantes « pionnières » vont s’installer rapidement (on parle alors d’un système dégradé, immature, encore appelé « type I »), puis laisser la place à d’autres arbres à croissance plus lente (on passe au « type II »), pour enfin revenir après quelques décennies (ou siècles selon les régions du globe) au système le plus stable (invariablement sous forme de forêt sous nos latitudes – « type III »).

Source : Wikipedia

Au sein de toute succession, il y a donc des « niches écologiques » correspondant à des fonctionnements différents (spécialités), qui se complètent : chaque espèce qui intervient dans la succession tire parti du milieu créé par les précédents, et « prépare le terrain » pour les suivants.

Les « pionniers » sont des éléments évoluant dans des systèmes de type I, comme l’armoise, la ronce.. ou le coquelicot. Ils profitent des conditions suivantes : abondance de lumière et beaucoup d’espace à conquérir (ex : après un feu de forêt, ou un labour). Ils misent sur une croissance rapide (et une vie courte), et peuvent se débrouiller relativement « seuls ». A l’autre bout de la succession se trouvent les éléments des systèmes « matures » de type III, comme le chêne sous nos latitudes. Ils ont une croissance beaucoup plus lente (mais une vie plus longue), profitent d’une grande diversité d’autres espèces avec qui ils coopèrent, et peuvent se débrouiller avec peu de lumière et d’espace.

Dans la nature, aucun système n’est « bon » ni « mauvais » en tant que tel : ils répondent tous à des besoins différents. Les systèmes de type I sont des « pansements » permettant d’intervenir pour « cicatriser » rapidement après un chaos. Leur stratégie : croître rapidement et produire beaucoup de graines. A l’inverse les systèmes de type III sont lents, et très économes dans leur production de graines.

Des humains, et des coquelicots

Et les humains, dans tout ça ? C’est à partir de là que ça se gâte. Si on analyse notre place en tant qu’humains dans les écosystèmes planétaires, il apparaît que nous occupons actuellement la même niche que le coquelicot : la niche des pionniers, des opportunistes : ceux qui se concentrent sur la croissance et le rendement (la vitesse à laquelle les matières premières peuvent être transformées en produits), mais se soucient peu de l’efficacité (le ratio entre la quantité d’énergie dépensée et la quantité produite). Autrement dit, tout comme le coquelicot, nous agissons comme si nous n’étions que de passage, tirant profit de l’abondance, puis passant à autre chose.

Lorsque l’écosystème se régénère, le coquelicot, lui, disparaît ! Sa présence récurrente dans nos champs est plutôt le signe de l’état de dégradation avancé de nos sols (et plus généralement de nos écosystèmes) qu’un signe de bonne santé ! Pour le dire encore autrement : tant que nous pratiquerons une agriculture basée sur la destruction des écosystèmes et la prédation, nous aurons des coquelicots… Est-ce vraiment cela que nous voulons ?

Si nous ne voulons pas des coquelicots, alors que voulons-nous ?

Encore une fois, mon propos n’est pas de dire que nous ne voulons pas de coquelicots en soi, car comme je l’ai expliqué plus haut, en tant que pionniers ils jouent un rôle indispensable de « pansement » dans les écosystèmes dégradés. L’idée de cette note c’est plutôt d’apporter de la profondeur à la réflexion sur « ce que nous voulons », afin de jeter les bases de mouvements citoyens capables de faire avancer la transition vers une intégration plus harmonieuse des activités humaines au sein de l’écosystème planétaire.

Et la réponse n’est pas propre à l’agriculture : nous voulons changer de place dans l’écosystème. En résumé : « glisser » du système I, vers le système III. Passer de la consommation effrénée de ressources à la sobriété. D’une économie linéaire génératrice de déchets à une économie circulaire. De la compétition pour les ressources à la coopération. Notre modèle de fonctionnement est donc plutôt à regarder du côté des systèmes de type III.

Et si on passait à la radicalité ?

Comment fonctionnent ces écosystèmes ? Quelles sont les règles qui les régissent ? Comment les imiter ? S’en inspirer ? C’est le travail que mènent depuis une quarantaine d’année les biomiméticiens (nous ne manquerons pas de souligner au passage que l’observation de la nature et le fait de s’en inspirer est en fait une pratique aussi vieille que l’humanité elle-même, et est l’une des clés de la résilience, pour ne pas dire de la survie des groupes humains). Parmi eux, les permaculteurs ont développé leur propre liste de principes, inspirés de l’observation des écosystèmes, ainsi qu’une méthodologie efficace au service de la conception de systèmes agraires, mais aussi de systèmes de santé, de systèmes éducatifs, etc…

Ces principes (dont vous trouverez une liste en suivant ce lien) sont pour moi la clé d’une véritable radicalité, au sens étymologique. Réclamer l’interdiction des pesticides de synthèse est une cause louable, et les effets sur la biodiversité, la santé, etc… sont effectivement destructeurs, mais leur usage dans l’agriculture d’aujourd’hui n’est que le symptôme d’un mode de fonctionnement basé sur les logiques de contrôle et de destruction du vivant. Même en additionnant toutes les « luttes symptomatiques » (et la liste est de plus en plus longue : brevetage du vivant, maltraitance des animaux, etc…), cela ne conduira qu’à faire croître le cocktail colère/angoisse/tristesse (ce qui est représente en soi responsabilité énorme vis-à-vis du reste de la société), et ne remplacera jamais le fait de mobiliser notre énergie à la racine (ce qui renvoie au principe d’efficacité énergétique observé dans les systèmes de type III. CQFD).

Dressons un premier panorama des actions à mener pour accompagner un glissement de nos systèmes agricoles du type I vers le type III. Que pourrions-nous faire ?

  • Réorienter massivement les calories alimentaires de notre ration de base des plantes annuelles vers des plantes pérennes (céréales vivaces, noix, noisettes et autres fruits à coque).
  • Promouvoir l’agroforesterie (traditionnelle et moderne), par exemple en soutenant les associations de développement de l’agroforesterie (comme l’ADAF, dont j’ai été l’un des co-fondateurs en 2015 et que j’ai présidée pendant 3 ans), en accompagnant la transformation des millions de potagers que l’on trouve dans ce pays en jardin-forêt comestibles (comme le propose mon ami, voisin et collègue Antoine Talin dans ce cours en ligne), ou en mettant en place un label « produit issu de l’agroforesterie ».
  • Promouvoir les pratiques d’agriculture « sur sol vivant », par exemple en soutenant les associations de développement (comme le réseau Maraîchage sur sol vivant, ou Ver de terre Prod), ou en mettant en place un label « agriculture du vivant ».
  • Lancer un appel « Nous voulons des vers de terre » co-signé par des associations et des personnalités.
  • etc…

Alors, on s’y met ? 😉