Refonder nos imaginaires, confronter nos repères, imaginer de nouveaux paysages (2/2)

Quand j’ai décidé de me former à la permaculture, environ 2 ans après la fin de mes études d’ingénieur en agriculture, j’en avais comme beaucoup de personnes encore aujourd’hui une vision très restrictive : c’était pour moi une sorte de technique de jardinage écologique, qui me permettrait d’avoir un potager luxuriant, en couvrant le sol d’un paillage, et en associant judicieusement les légumes.

A l’époque la permaculture n’était connue que d’une toute petite fraction de la population (au moins en France). Deux événements simultanés survenus en 2015 (la sortie du film « Demain » et la publication de l’étude sur la ferme du Bec-Hellouin) allaient la propulser un peu plus sur le devant de la scène. Malheureusement l’imaginaire qui entoure la permaculture est resté très marqué par cette empreinte initiale. Pour beaucoup de personnes, il s’agit toujours d’une « technique », qui est réduite au domaine de l’agriculture, et particulièrement sur de petites surfaces, avec peu (voire pas du tout) de mécanisation.

Puisque je prends le temps dans cette mini-série d’aborder nos imaginaires, nos représentations, et de parler des paysages, j’en profite au passage pour resituer pour vous la permaculture, et participer à lui offrir une plus juste place dans notre conscience collective.

Dire que la permaculture est un type d’agriculture, c’est comme dire que l’architecture est un type de bâtiment !

A l’image de cet article paru récemment sur le site « Bon Pote », qui entend nous aider à distinguer les différents « types d’agriculture » en y insérant la permaculture (voir par exemple l’infographie ci-dessous), la culture populaire s’est emparée de la permaculture en l’assimilant à « un ensemble de pratiques agricoles », qui auraient telles ou telles vertus et défauts (en termes de préservation du sol, de productivité, etc…).

« 4 infographies pour comprendre l’agriculture », article paru le 13 avril 2021 sur le site bonpote.com

Or la permaculture n’offre aucune avancée technique en tant que telle. Sur ce plan elle ne fait qu’aider à choisir quelles solutions utiliser, ces techniques venant toujours d’ « ailleurs ». Regardons ce qu’il en est des principales techniques auxquelles la permaculture est assimilée dans l’imaginaire collectif : les fameuses méthodes de culture sur buttes étaient déjà connues des romains pendant l’antiquité, et les paysans des plateaux des Andes n’ont pas attendu la permaculture pour inventer la Milpa, une association de plantes qui a traversé les millénaires. Il est d’ailleurs fréquent que les permaculteurs eux-même fassent référence à des précurseurs, comme le font par exemple Perrine et Charles Hervé-Gruyer lorsqu’ils invoquent les recherches de Coleman et Jeavons sur les techniques utilisées par les maraîchers parisiens du XIXe siècle.

Au contraire d’être une solution technique, la permaculture est une philosophie qui nous conduit en réalité justement à sortir de la recherche d’une solution « universelle ». Cette vision où il existerait quelque-part des réponses « ultimes » qui seraient applicables partout pour répondre aux enjeux. Elle nous invite à envisager chaque système comme étant totalement unique, en prenant en compte l’ensemble des facteurs d’un lieu, d’une époque, d’une situation particulière. Il n’existe donc aucune technique permacole stéréotypée. C’est même exactement l’inverse. Et il n’y a donc par définition aucune « réplicabilité » entre un système permacole et un autre.

Tout comme un architecte ne concevra jamais 2 fois la même maison en faisant appel exactement aux mêmes techniques, un permaculteur / une permacultrice ne concevra jamais 2 fois la même ferme. Et tout comme 2 architectes qui se penchent sur la réalisation des plans d’un même projet de maison arriveront à 2 propositions différentes, il y aura toujours autant de propositions faites pour concevoir un même système qu’il y aura de permaculteurs.

Mais alors, qu’est-ce qui est commun entre tous les systèmes permacoles ?

La puissance de la permaculture réside dans le fait qu’elle associe un cadre éthique, des principes et une méthodologie de design.

  1. Le cadre éthique est la boussole du permaculteur / de la permacultrice. Il permet d’articuler immédiatement le local et le global, mais aussi aujourd’hui et demain. Il est composé de 3 piliers : « Prendre soin de la Terre », « Prendre soin de l’humain », et « Garantir un partage équitable des ressources et des surplus ».
  2. Les principes forment une boîte à outils, cadrant l’action. Ils sont issus de l’observation du vivant, ce qui permet de créer des systèmes bio-inspirés, développant au passage leur dimension régénérative pour les écosystèmes naturels, et aussi sociaux (cf. la liste de principes publiée sur ce site).
  3. La méthodologie de design permet d’ancrer cette éthique et ces principes dans l’action. Elle détermine l’ordre des priorités dans les éléments du système à installer, et accompagne le permaculteur / la permacultrice afin de l’aider à garder une posture qui l’aide à passer d’une logique de prédiction/contrôle à une logique d’interaction avec le système.

Vous imaginez bien qu’avec un tel bagage, il est possible de concevoir n’importe quel système, et de sortir largement du domaine de l’agriculture ! Depuis la fin des années 90 en effet, et particulièrement sous l’impulsion de David Holmgren, l’un de ses fondateurs, la permaculture a pris un essor dans des secteurs aussi variés que l’énergie, l’eau, la construction, l’éducation, la santé, etc…

De nombreuses personnes qui se forment à la permaculture voient d’ailleurs spontanément dans cette proposition des résonances importantes avec leur quotidien de vie ou leur activité professionnelle : architectes et des ingénieurs, mais aussi des enseignants, des soignants, des artisans ou tout simplement des parents… C’est une véritable « révolution de la pensée » qui est proposée dans ces stages/formations, et elle peut nous donner envie de réorganiser de nombreux aspects de notre société, comme le fonctionnement d’une entreprise, d’une collectivité, d’une association, ou d’une famille.

J’anime d’ailleurs depuis 3 ans maintenant des stages entièrement dédiés à ces sujets : « Piloter sa vie avec la permaculture humaine » et « Prendre soin du « Nous » avec la permaculture sociale », qui sont l’occasion de découvrir comment on peut concevoir sa vie ou la vie d’une organisation sociale en s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes.

Un exemple incroyable de système appliqué à la gestion de l’eau : la fondation Paani en Inde

Pour aller plus loin dans la confrontation de nos repères culturels sur ce qu’est la permaculture, je vous propose maintenant de découvrir l’expérience incroyable menée par la fondation Paani en Inde sur la gestion de l’eau, à travers une série de 2 vidéos. Cet exemple me semble intéressant parce qu’il « casse les codes » : le projet n’est pas centré sur l’agriculture (ni buttes, ni associations de plantes !) mais sur l’eau, et il n’est pas (du tout) à petite échelle, comme vous allez vite pouvoir le constater !

Pour la 1ère vidéo, vous pouvez mettre les sous-titres en Français, grâce à l’excellent travail du collègue Simon Ricard de PermaLab 🙂

Je ne vais pas prendre le temps ici de faire une analyse poussée du « design » de ce projet (bien que cet exercice serait très utile et éclairant), mais je voudrais simplement souligner quelques éléments qui en font un « cas d’école » du point de vue de la permaculture (le reportage a d’ailleurs été réalisé par un permaculteur américain) :

  1. Le choix de mettre le focus sur le design de l’eau est la stratégie la plus efficace en terme de dépense énergétique / impact sur la résilience des villages. L’eau est notamment le premier échelon de l’ « échelle de la permanence », un outil de design très utilisé en permaculture.
  2. Le design « social » est très élaboré, et particulièrement adapté à la culture des habitants de ces villages (utiliser l’énergie de compétition entre les villages pour améliorer les conditions de vie de tout le monde).
  3. Sur les aspects techniques, on voit bien que chaque village a dû s’approprier la problématique de l’eau dans son propre contexte : c’est donc la méthode qui est « réplicable », et non les techniques, qui doivent être adaptées.
  4. Le design est évolutif, et se complexifie dans le temps. On découvre (surtout dans la 2ème vidéo) qu’un nouveau concours est en place avec les villages ayant atteint la 1ère phase, et que ce concours mets en jeu d’autres thématiques (le sol, les plantes, etc…).
Un paysage de baissières en Inde dans un village ayant participé à la « water cup » de la Paani Foundation

Si j’ai choisi l’exemple du projet de la fondation Paani, c’est aussi pour une autre raison : ce projet met en scène des milliers de personnes qui se mobilisent pour changer radicalement leurs paysages en peu de temps. Et… ça m’inspire pour le programme des prochaines années dans notre propre pays.

Retour en France : et si on organisait un « nouveau remembrement » ?

« Changer nos paysages à très grande échelle et en très peu de temps ? C’est possible en Inde… mais le faire en France, ça paraît complètement insensé. »

Vraiment ? Mais si voyons, rappelez-vous ! Nous l’avons déjà fait, et il y a très peu de temps, je vous en ai parlé dans le 1er article de cette mini-série ! Allez, je vous remets les chiffres : en 30 ans, 15 millions d’hectares ont été remembrés, et nous avons réussi à supprimer près de 750 000 km de haies vives et à combler environ 1 million de points d’eau. Vous voyez bien que c’est possible !

En même temps, il y avait une urgence : faire rentrer les tracteurs et « moderniser » l’agriculture pour rester compétitifs au niveau international. Est-ce qu’aujourd’hui nous avons une des urgences qui permettent de justifier de mettre au moins la même énergie pour régénérer les écosystèmes ? Il me semble que oui, mais c’est à la société d’en juger « collectivement ».

De nombreux articles scientifiques sortent depuis 3 ans pour alerter sur la hausse rapide en nombre et en intensité des épisodes de sécheresse en France.

Qu’est-ce que ça signifie concrètement de « remembrer » à nouveau les campagnes ? Si l’on suit les approches de design régénératif utilisées en permaculture, on pourrait imaginer un processus qui reprenne les 3 premières étapes de l’échelle de la permanence (vous allez voir des ressemblances avec Paani) :

  1. L’eau : en s’appuyant sur les pratiques d’hydrologie régénérative et notamment la méthodologie « RRIS » (Ralentir, Répartir, Infiltrer et Stocker), il s’agit, exactement comme dans l’exemple des villages du Maharashtra qui se sont lancés dans la « water cup », de s’appuyer sur la topographie de chaque plaine, plateau, vallée, pour créer des ouvrages permettant de limiter au maximum le ruissellement et recharger les sols directement là où l’eau tombe.
  2. Les infrastructures : la réalisation d’un design hydrographique centré sur la résilience en eau des territoires engendre inévitablement le besoin de redessiner un certain nombre de chemins, routes, réseaux, et tous autres types d’aménagements, afin de les rendre compatibles.
  3. Les arbres : il s’agit de replanter massivement des arbres dans le paysage, sous forme de forêts, bois, fûtaies, ripisylves, vergers, haies, et toutes sortes de corridors écologiques. Ces arbres permettront de maintenir les sols, stocker du carbone, favoriser l’infiltration, développer la fertilité, pomper l’eau des nappes pour la ramener en surface, etc…

Ce chantier est tellement colossal qu’on peut avoir du mal à en percevoir l’ampleur. Pour avoir une idée plus précise, prenons l’exemple d’une commune « moyenne » de métropole pour voir ce que ça pourrait donner à cette échelle. Disons que cette commune s’étend sur 10 km2 (vous pouvez comparer avec la commune sur laquelle vous vivez en faisant une simple recherche sur internet), c’est à dire 1000 hectares.

Pour mettre en place un design régénératif sur cette commune avec une ampleur qui soit équivalente à celle du remembrement réalisé sur cette même commune entre 1960 et 1980, on devrait « re-remembrer » 275 hectares de terres, aménager 18 ouvrages de gestion passive de l’eau dans une logique « RRIS » (baissières, fossés, mares, etc…) et planter l’équivalent de 14 kilomètres de haies. Vous avez-dit fou ? C’est vrai que ces chiffres peuvent paraître énormes. En combien de temps pouvons-nous y parvenir ? 5 ans ? 10 ans ? Si titanesque que soit la tâche à accomplir, c’est à mon avis à ce prix, et seulement à ce prix, qu’on pourra imaginer un futur « désirable » pour notre société, et limiter (parce qu’il est trop tard pour s’éviter) les conséquences des désordres écologiques et sociaux en cours.

Voilà ! J’espère que ce second article vous aura permis de continuer à cheminer dans votre réflexion sur nos représentations et notre rapport au paysage. Je travaille actuellement sur d’autres articles sur ce site, notamment sur le thème de l’ « hydrologie régénérative ».

Cet article vous fait réagir ? N’hésitez pas à le faire en commentaire !

2 Comments

  1. Salut Samuel
    Dans l’exemple d’une commune de 1000 ha je crois comprendre qu’il faudrait planter 5000 kms . Est ce les bons chiffres ? J’ai essayé d’imaginer 5000 kms sur un carré de 10 kms sur 10 , euh ça ne passe pas ? Et puis je vois bien ce que cela représente une commune de 1000 ha , ma commune fait 2500 ha
    Bien amicalement
    Michel

    1. Bonjour Michel,
      Merci pour ton commentaire, je suis heureux que tu aies pris le temps de lire cet article.
      Merci aussi pour ta vigilance : je me suis emballé au niveau des chiffres sur ces calculs (probablement une confusion entre hectares et km2). Pour une commune de 1000 ha cela correspond en réalité à 14 km de haies. Je m’empresse de corriger.
      Sur ta commune, cela représente donc 35 km.
      Bien à toi,
      Samuel

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *