Déserter, or not déserter ?

J’ai été touché, comme certain.e.es d’entre vous, par le discours publié le 11 mai dernier par 8 étudiant.e.s d’AgroParisTech à l’occasion de leur remise de diplôme. D’abord par l’effet miroir que cela a créé pour moi (j’ai moi-même été diplômé d’une école d’ingénieur en agriculture il y a 14 ans de cela). Je me suis reconnu bien sûr dans leur discours – je pensais plus ou moins la même chose à l’époque que ce qu’ils ont partagé – mais j’ai surtout été frappé, comme beaucoup, par la façon dont ce discours a été reçu, à la fois par l’assemblée présente ce jour-là, et aussi par les médias.

Appel à déserter – Remise des diplômes AgroParisTech 2022

En lisant les commentaires qui ont suivi la diffusion de la vidéo, et notamment la réponse du directeur d’AgroParisTech, j’ai remarqué qu’il leur a été surtout reproché la dimension de rupture avec la dynamique de l’institution (qu’elle soit scolaire, mais aussi économique et même politique). À aucun moment cet appel à « déserter », n’a été perçu par ces commentateurs (l’apostrophe de Laurent Buisson est, à ce titre, assez éloquente : « Ne soyez pas fatalistes ! ») pour ce qu’elle représente dans mon expérience de formateur en permaculture : une étape d’un deuil.

Déserter nos croyances et nos rêves hérités des 30 glorieuses

J’ai commencé à organiser des stages de permaculture en 2016, avec l’ami et collègue Chansac de PermaLab. Dès les premières semaines de stages, il m’est apparu que ces formations avaient une toute autre portée que simplement parler de poireaux et de carottes (!). Les personnes qui viennent dans ces formations sont traversées par des réflexions intenses, s’inquiètent (à juste titre) pour leur avenir et celui de leurs enfants. Elles traversent Nous traversons une période de deuils multiples : le deuil de la stabilité politique, celui de la prospérité économique, du confort matériel, de l’insouciance écologique, … autant de piliers sur lesquels reposaient notre culture d’enfants de familles de classes moyennes/supérieures de pays d’Europe occidentale ayant connu les 30 glorieuses.

L’écart grandissant entre les croyances et les rêves dont nous avons hérité et la réalité du monde qui se déploie de plus en plus crûment devant nos yeux provoquent des formes de dissonances cognitives variées, et face aux souffrances qu’elles engendrent, rendons-nous à l’évidence : nous avons BESOIN de déserter. Et nous avons besoin de LIEUX ADAPTÉS pour le faire.

Entendons-nous bien : pour moi il ne s’agit pas en réalité d’abord de déserter Bayer, Total ou le Crédit Agricole : ce rejet (compréhensible) des « grands méchants » n’est que la partie visible de l’iceberg (qui est d’ailleurs en train de couler le navire de l’humanité, entraînant au passage la chute d’un grand nombre d’autres êtres vivants). Non, il s’agit de déserter les paradigmes, les visions du monde, les systèmes de croyances qui CONDUISENT À CONCEVOIR des entreprises comme Bayer, Total ou le Crédit Agricole, et qui CONDUISENT À Y ACCEPTER des missions professionnelles où l’on participe à la destruction de notre propre planète, ou encore pire, à accepter de s’en émouvoir un peu pour pouvoir mieux continuer à la détruire cyniquement avec des bulldozers qui roulent au gaz naturel.

Comme les fourmis alors qu’on a marché sur la fourmilière

Or quels meilleurs endroits pour déserter ces façons de penser qu’une ferme collective dans les Pyrénées, une ZAD ou une ONG ? Quelle meilleure option pour faire ce deuil que d’échapper, ne serait-ce qu’un temps, aux injonctions à « rester dans l’action » dont le directeur d’AgroParisTech se fait le héraut, se positionnant même (!) en leader combatif de l’écologie : « Quoi qu’il en soit, pour les suivants, il faut qu’on essaie de davantage convaincre. (…) On n’a pas le choix. Car je ne vois pas en quoi se retirer sur l’Aventin va améliorer la situation. Il faut rester dans l’action. »

Alors on pourrait facilement s’en tirer ici avec un « Ok boomer » pour sanctionner rapidement le côté « donneur de leçons un tout petit peu mal placé pour parler », mais il me semblait que le sujet valait la peine qu’on s’y attarde un peu : Quand tenir ? Quand lâcher ? Pour répondre à quel(s) besoin(s) ? Soigner le sentiment de culpabilité de celles et ceux qui réalisent aujourd’hui avec effroi qu’ils ont été dans l’erreur et n’ont pas su/voulu écouter celles et ceux qui s’élevaient contre les orientations prises au cours de ces 30 dernières années ?

Quand tenir ? Quand lâcher ?

À mesure que notre société sort du déni et se laisse emporter par la sidération, puis par la colère, le sentiment d’urgence continue de grandir et nous nous activons d’une manière totalement désordonnée, comme les fourmis alors qu’on a marché sur la fourmilière. Les uns nous enjoignent à presser le pas, accélérer le mouvement « avant qu’il ne soit trop tard ». Ok pour avancer, mais pour aller où ? Les autres ne jurent au contraire que par la sobriété : il faut ralentir, réduire, limiter, atténuer… mais même en réduisant l’allure, nous savons que nous allons dans le mur.

Oui Mr Buisson, le doute s’est installé. Et inviter (avec plus ou moins de morgue ou de dépit) les nouveaux ingénieurs agronomes de notre pays à s’agiter pour trouver ici ou là des moyens de sortir de la crise écologique dans laquelle ils ont été plongés ne suffit plus à masquer le manque d’imagination et de courage de celles et ceux qui refusent aujourd’hui de déserter les logiques mortifères qui sont au centre de notre logiciel, et ne nous proposent comme mise en action rien de mieux que la course de la reine rouge. Pourtant, d’autres manières de concevoir l’avenir de nos sociétés existent déjà.

Changer d’air – Déserter les logiques mortifères

J’ai eu la chance de grandir à la campagne, au contact de la nature, et même si je ne peux pas dire que j’ai développé au cours de mon enfance et de mon adolescence une grande sensibilité dans ma relation avec le vivant, je pense que ça a tout de même participé (avec un environnement familial propice et soutenant) à me rendre curieux du monde dans lequel je vivais. Ma formation d’ingénieur m’a-t-elle encouragée dans ce sens ? Pas du tout. J’ai appris à mesurer, classer, organiser, calculer, planifier, anticiper, expliquer. Au cours de mes 5 années d’études supérieures, la formation qui m’a été proposée ne donnait qu’une place tout à fait marginale au développement de ma sensibilité, à l’observation fine des phénomènes naturels, à ma capacité à donner de la valeur aux êtres et aux choses qui m’entouraient ou à respecter la temporalité naturelle des choses.

Que peut faire (de bien) un ingénieur, bardé de plein de connaissances et de compétences pour « inventer des solutions », mais qui n’a développé aucun rapport sensible au vivant ? Aujourd’hui, des philosophes comme Bruno Latour, Baptiste Morizot ou Vinciane Despret, des scientifiques comme Arthur Keller ou Aurélien Barrau nous alertent sur le besoin de développer de nouveaux outils pour penser notre rapport au monde, et pour repenser notre place et notre rôle en tant qu’êtres humains sur la planète, avec la prise en compte de lois physiques, chimiques et biologiques qui prévaudront toujours sur notre souci de la santé de telle ou telle entreprise, ou de la sauvegarde des intérêts de telle ou telle classe sociale.

Ma rencontre avec la permaculture, un an après la fin de mes études, a été le déclencheur. J’ai découvert des outils pour m’inscrire harmonieusement dans un éco-système, en prendre soin, le comprendre, découvrir comment je peux me mettre à son service autant qu’il se met au mien. Devenir « un parmi », participer à la grande toile du vivant. Sortir une bonne fois pour toutes des logiques de possession, d’asservissement et de domination. En expérimentant ces principes sur un terrain 11,5ha à l’Oasis de Serendip, j’ai découvert que je peux concevoir des paysages qui récoltent la pluie, accueillent la biodiversité, génèrent de la fertilité, produisent de l’abondance.

Moi qui pensais que nous étions condamnés à concevoir des systèmes en vue de nous adapter aux changements climatiques, j’ai découvert le potentiel incroyable des systèmes régénératifs : car finalement si nous avons été capables d’influencer le climat dans un sens depuis la révolution industrielle, c’est que nous sommes aussi capables de l’influencer dans un autre sens, en apprenant à mieux comprendre et en mimant ce que font végétaux, bactéries et champignons depuis des centaines de millions d’années en modifiant substantiellement le climat de la Terre. Et je me suis demandé : pourquoi on ne m’a pas appris tout çà à l’école d’ingénieur ? Et même à l’école tout court ?

S’autoriser l’automne et l’hiver pour permettre au printemps de revenir

Puisque j’ai pris le temps dans ce (long) article de développer le thème de l’action, j’avais envie, en guise de clôture, de témoigner du fait que développer un rapport sensible au vivant et apprendre à observer plus finement le monde qui m’entoure m’avait permis ces dernières années de modifier substantiellement mon propre rapport à l’action.

Nous le savons, mais nous faisons tout pour l’oublier (jusqu’à décider de changer d’heure deux fois par an pour essayer d’en limiter la sensation) : tout, autour de nous, procède par cycles. Déserter, c’est donc s’autoriser à vivre l’automne, cette période où l’on ralentit, où l’on se délecte de récolter les fruits de ce qu’on a semé, mais où l’on est aussi attentifs à ce que la nature a prodigué, que la vie a mis sur notre chemin et que nous n’attendions pas. L’automne, c’est cette période où l’on voit les couches de notre vécu se déposer, et avec lenteur se décomposer, sans que l’on puisse savoir – à ce stade – ce qui va pouvoir y germer.

S’autoriser l’automne

Déserter, c’est enfin s’autoriser à vivre l’hiver, ce moment où l’on s’autorise à ne plus faire. Où l’on prend plaisir à être. A peine 2 ans après le 1er confinement lié à la crise sanitaire du COVID-19, qui se souvient qu’au milieu de l’angoisse de perdre l’un de nos proches, beaucoup d’entre nous se réjouissaient de sentir la planète « respirer » ? De voir les animaux, les paysages profiter de cette absence soudaine (et involontaire) des humains ? Cet « hiver » forcé à peine terminé, nous voilà repartis – comme si rien ne s’était passé – dans un fonctionnement de société « machine à laver », ivre de sa propre vitesse, où fleurissent plus facilement le burn-out et la dépression que la poésie et la méditation.

Alors faudrait-il systématiquement, au sortir d’une école d’ingénieur, se jeter précipitamment dans le quotidien d’une entreprise, d’un labo de recherche ou même d’une ONG ? Est-il impensable de se dire qu’il faut peut-être du temps pour digérer ce qu’on a appris, du temps pour en désapprendre une partie, pour mettre en pratique ce qui nous parle le plus, pour le mâcher, expérimenter. Et puis laisser venir les fruits. Accepter de ne pas re-semer tout de suite. Résister à l’injonction à « rester en action ». Et laisser passer l’hiver.

L’hiver passé, qui sait ce que le printemps apportera ? « Tout se jardine », nous dit Bill Mollison, l’un des fondateurs de la permaculture. Pour moi cela veut dire qu’on peut planter et semer des graines partout, y compris dans des grandes entreprises du CAC40 ou au plus haut sommet de l’Etat. Mais pour cela il faut savoir lâcher prise, car il se pourrait que cela produise moins de fruits que de cultiver son jardin – au moins encore pour quelques temps.

Belles récoltes à tous les 8, au plaisir d’échanger à l’occasion.

Bonne coupure estivale à l’équipe pédagogique de l’AgroParisTech. On a besoin de vous pour apprendre aux jeunes à « déserter ».

2022 : une année pour porter des projets qui nous rendent heureux ?

S’il y a bien un point commun entre une grande partie des personnes qui s’intéressent à la permaculture, c’est le fait d’aspirer à des changements profonds, et d’avoir envie d’être actrices de ces changements. De fait, l’immense majorité d’entre nous se définit comme étant « en transition » – tantôt personnelle, tantôt professionnelle, souvent même les deux. 

Pour nous aussi, individuellement et collectivement, cette thématique de la transition est cruciale dans nos parcours. Alors on a décidé de placer ce début d’année, souvent synonyme de bilan, de moment où l’on fait le point et où on l’on prend parfois des engagements avec soi-même, sous le signe du « design de vie », en organisant une conférence interactive sur ce thème jeudi prochain sur le Campus (gratuite, ouverte à tou.te.s sur inscription) , et en proposant une offre spéciale sur notre cours en ligne « Piloter sa vie et ses projets avec la permaculture humaine » : 100€ de remise (valable jusqu’au 23 janvier à minuit) et un cycle d’accompagnement sur 6 semaines.

Mais qu’est-ce qu’on entend par « design de vie » ? Comme c’est une notion un peu obscure, et que le lien avec la permaculture n’est pas toujours bien compris, on a pris quelques minutes, confortablement installés dans le salon d’Antoine, pour vous en parler.

Si vous souhaitez vous lancer dans la réalisation de votre design de vie, n’hésitez pas à vous appuyer sur ce petit guide (le document dont nous parlons dans la vidéo), extrait de la formation en ligne, qui présente les principales étapes. Vous pouvez aussi consulter notre blog, et vous inscrire à notre groupe Facebook dédié au sujet.

-> Je veux m’inscrire à la conférence interactive du 13 janvier 2022

-> Je veux en savoir + sur le cours en ligne « Piloter sa vie et ses projets avec la permaculture humaine » et l’offre spéciale de début d’année (valable jusqu’au 23 janvier à minuit). 

Et si nous décidions de fêter le jour du dépassement ?

Ce 29 juillet, l’humanité a déjà consommé pour 2021 l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer chaque année. Et si cette date du dépassement (qui peut être différente d’une année sur l’autre) devenait une occasion pour les humains de se retrouver et de célébrer ? L’idée vous semble absurde, ou saugrenue ? Elle ne l’est peut-être pas tant que ça…

D’où vient cette idée ?

Il semble y avoir un consensus général pour dire que la crise sanitaire liée au COVID-19 représente un moment unique dans l’histoire récente de l’humanité autour de la question de la prise de conscience des conséquences de l’entrée dans l’anthropocène.

En plus de créer le « décalage » dont beaucoup de nos contemporains ont besoin pour prendre du recul et commencer à sortir, pour les uns du déni ou pour d’autres de la sidération, il tend à « synchroniser » les énergies, à la fois à l’intérieur des sociétés, et même à l’échelle mondiale.

Nous ne savons pas si ce genre d’événement se reproduira régulièrement ou non, ni, si c’est le cas, dans combien de temps. Comment dès lors utiliser la période pour pousser cet « avantage » soudainement créé, et tenter de faire avancer encore plus loin à la fois la prise de conscience, l’accompagnement humain que cela nécessite, et aussi la mise en place concrète d’initiatives de transition, préfigurations de l’ère post-moderne à laquelle nous aspirons ?

L’intention

Edgar Morin, qui fêtait récemment ses 100 ans, en parle très bien : « Ce monde n’est pas fini, il va gigoter encore ; après le confinement un boom économique provisoire le rassurera. Seul un nouveau mouvement citoyen animé par une pensée forte et une conscience lucide pourra ouvrir le chemin d’un monde nouveau. »

Il s’agit de :

  • Proposer un récit « puissant » (Cyril Dion, Pablo Servigne) – en s’appuyant sur quelques notions qui « parlent », y compris en détournant les codes actuels de la société. 
  • Frapper les imaginaires au niveau global (seule échelle pertinente, qui permet notamment de sortir des récits portés par les états-nations)
  • Se retrouver au niveau hyper-local (seule échelle pertinente, qui permet de valoriser les savoirs et cultures locales)

L’idée

En reprenant les codes de la fête nationale du 14 juillet, jour de commémoration (recueillement, souvenir, mémoire), mais aussi de festivités (culture populaire, joie, célébration), l’idée est de s’appuyer sur « le jour du dépassement » (cette année le 29 juillet), car il met en avant la notion de biocapacité (et donc de limite planétaire), et celle d’empreinte écologique (et donc de lien avec nos modes de vie). Par ailleurs, pour les français, les dates sont assez proches pour que le parallèle soit facile à faire pour tout un chacun. Cette date présente aussi l’immense intérêt d’être « planétaire », ce qui permet d’imaginer de susciter l’envie pour des humains d’autres régions du monde de rejoindre cette initiative.

Comment ?

1. Faire mémoire ensemble

En organisant dans des lieux publics de tous les quartiers et villages une cérémonie de commémoration en l’honneur :

  • des victimes humaines des désordres écologiques et climatiques depuis le début de l’anthropocène
  • des victimes humaines des inégalités sociales et de l’exploitation engendrées par le capitalisme
  • des victimes non-humaines des désordres écologiques et climatiques, et particulièrement des espèces disparues ou en voie de disparition
  • des paysages dégradés, forêts rasées, ressources pillées
  • de nos enfants, petits-enfants et arrières-petits enfants, qui seront de toute façon victimes de ces désordres.

2. Libérer la parole

Cette cérémonie sera suivie par une agora, espace de rencontre et de dialogue entre citoyens, autour de 3 dimensions indissociables :

  • Regarder la réalité en face. Parler de ce qu’il est difficile d’affronter, individuellement et collectivement. Sortir ensemble de l’ère moderne, entrer dans l’anthropocène, « atterrir » (Bruno Latour), etc. il s’agit de PRENDRE COLLECTIVEMENT EN MAIN L’ÉVEIL DE NOS CONSCIENCES, ce qui est devenu nécessaire et urgent. On peut s’appuyer sur des témoignages, des récits, mobiliser des artistes, des conteurs, etc…
  • Prendre soin de notre humanité en transition. Que ceux qui ont franchi le cap se mettent au service de ceux qui sont encore dans le déni, la sidération, la fuite, la colère, etc. Il s’agit de PRENDRE SOIN LES UNS DES AUTRES, car nous ne vivons pas tout cela de la même manière, et que nous avons besoin que le plus grand nombre possible d’humains s’y mette. On peut mobiliser des facilitateurs, des thérapeutes, des personnes capables, de beaucoup d’empathie, etc.
  • S’ORGANISER AU NIVEAU LOCAL, AFIN DE PRENDRE NOS RESPONSABILITÉS. Mettre en place toutes formes de coopération, d’entraide, au service de la construction de demain. Convoquer le non-humain, mettre en place des « contrats naturels » locaux à partir d’un état des lieux des communs. On peut mobiliser les acteurs de la transition, les paysans, les entreprises solidaires, etc.

3. Célébrer nos différences

Cette journée qui se déroulera simultanément partout sur la planète se poursuivra en soirée par des festivités pour célébrer la Terre, ses habitants (humains et non-humains), et mettre en avant la diversité des cultures locales.

Afficher une ambition commune, développer l’identité terrienne

L’enjeu in fine est aussi de « repousser la date du dépassement » : cela veut dire qu’en participant à une telle dynamique nous donnons de la consistance à un engagement de chacun envers la communauté terrienne : participer à l’effort commun pour repousser la date du dépassement. Qui sait, cela nous permettra peut-être ainsi de mesurer, d’année en année, le chemin parcouru collectivement, et, en déplaçant la date de notre célébration planétaire, d’avoir de nouvelles raisons de célébrer !

Alors ? Est-ce que cette proposition vous parle ? N’hésitez pas à le dire en commentaires !

Faire de l’échec sa force ! – Un podcast proposé par le Permacooltour


Le Permacooltour est un collectif itinérant qui réalise un tour de France des éco-lieux inspirés de la permaculture. A travers cette initiative, ces intrépides aventurièr.e.s aspirent à essaimer et à s’approprier les valeurs de la permaculture  : le respect de l’humain, le respect de la Nature et le partage équitable des ressources.

J’ai eu la chance de les côtoyer ce printemps pendant quelques semaines dans la vallée de la Drôme, où ils ont élu domicile le temps d’un re-confinement. Quelle joie de les voir s’activer, entre arbre et pirogue, et mettre leurs nombreux talents au service du monde qu’ils entendent créer !

Parmi leurs nombreux faits d’âmes, ils se sont lancés dans la réalisation d’une série de podcast, intitulée « L’Odyssée Permacurieuse ». Voici comment ils en parlent : « Des paroles de tous bords qui se mêlent pour vous transmettre leurs récits et expériences inspirantes. Ces rencontres nous ont touchées, nous avons passés quelques jours, semaines, heures avec elles dans leur cocon familial, collectif ou entreprise. Nous sommes heureux de pouvoir mettre en lumière leurs paroles, en espérant que leur témoignage vous touche ! »

Kevin m’a fait l’honneur d’un interview d’une heure, qui a donné lieu à la réalisation de ce 22ème épisode. A son invitation, j’y parle, depuis mon propre vécu, de l’expérience de l’Oasis de Serendip, cet écolieu en construction autour duquel je m’active depuis 2014. L’occasion de tirer des enseignements de ce parcours, et surtout de les partager à celles et ceux qui s’engagent sur les voies de la transition !

Si ce témoignage vous a touché, et que vous souhaitez laisser un petit mot, n’hésitez pas à le faire en commentaire. Si vous souhaitez soutenir le Permacooltour, c’est le moment de suivre ce lien !

Refonder nos imaginaires, confronter nos repères, imaginer de nouveaux paysages (2/2)

Quand j’ai décidé de me former à la permaculture, environ 2 ans après la fin de mes études d’ingénieur en agriculture, j’en avais comme beaucoup de personnes encore aujourd’hui une vision très restrictive : c’était pour moi une sorte de technique de jardinage écologique, qui me permettrait d’avoir un potager luxuriant, en couvrant le sol d’un paillage, et en associant judicieusement les légumes.

A l’époque la permaculture n’était connue que d’une toute petite fraction de la population (au moins en France). Deux événements simultanés survenus en 2015 (la sortie du film « Demain » et la publication de l’étude sur la ferme du Bec-Hellouin) allaient la propulser un peu plus sur le devant de la scène. Malheureusement l’imaginaire qui entoure la permaculture est resté très marqué par cette empreinte initiale. Pour beaucoup de personnes, il s’agit toujours d’une « technique », qui est réduite au domaine de l’agriculture, et particulièrement sur de petites surfaces, avec peu (voire pas du tout) de mécanisation.

Puisque je prends le temps dans cette mini-série d’aborder nos imaginaires, nos représentations, et de parler des paysages, j’en profite au passage pour resituer pour vous la permaculture, et participer à lui offrir une plus juste place dans notre conscience collective.

Dire que la permaculture est un type d’agriculture, c’est comme dire que l’architecture est un type de bâtiment !

A l’image de cet article paru récemment sur le site « Bon Pote », qui entend nous aider à distinguer les différents « types d’agriculture » en y insérant la permaculture (voir par exemple l’infographie ci-dessous), la culture populaire s’est emparée de la permaculture en l’assimilant à « un ensemble de pratiques agricoles », qui auraient telles ou telles vertus et défauts (en termes de préservation du sol, de productivité, etc…).

« 4 infographies pour comprendre l’agriculture », article paru le 13 avril 2021 sur le site bonpote.com

Or la permaculture n’offre aucune avancée technique en tant que telle. Sur ce plan elle ne fait qu’aider à choisir quelles solutions utiliser, ces techniques venant toujours d’ « ailleurs ». Regardons ce qu’il en est des principales techniques auxquelles la permaculture est assimilée dans l’imaginaire collectif : les fameuses méthodes de culture sur buttes étaient déjà connues des romains pendant l’antiquité, et les paysans des plateaux des Andes n’ont pas attendu la permaculture pour inventer la Milpa, une association de plantes qui a traversé les millénaires. Il est d’ailleurs fréquent que les permaculteurs eux-même fassent référence à des précurseurs, comme le font par exemple Perrine et Charles Hervé-Gruyer lorsqu’ils invoquent les recherches de Coleman et Jeavons sur les techniques utilisées par les maraîchers parisiens du XIXe siècle.

Au contraire d’être une solution technique, la permaculture est une philosophie qui nous conduit en réalité justement à sortir de la recherche d’une solution « universelle ». Cette vision où il existerait quelque-part des réponses « ultimes » qui seraient applicables partout pour répondre aux enjeux. Elle nous invite à envisager chaque système comme étant totalement unique, en prenant en compte l’ensemble des facteurs d’un lieu, d’une époque, d’une situation particulière. Il n’existe donc aucune technique permacole stéréotypée. C’est même exactement l’inverse. Et il n’y a donc par définition aucune « réplicabilité » entre un système permacole et un autre.

Tout comme un architecte ne concevra jamais 2 fois la même maison en faisant appel exactement aux mêmes techniques, un permaculteur / une permacultrice ne concevra jamais 2 fois la même ferme. Et tout comme 2 architectes qui se penchent sur la réalisation des plans d’un même projet de maison arriveront à 2 propositions différentes, il y aura toujours autant de propositions faites pour concevoir un même système qu’il y aura de permaculteurs.

Mais alors, qu’est-ce qui est commun entre tous les systèmes permacoles ?

La puissance de la permaculture réside dans le fait qu’elle associe un cadre éthique, des principes et une méthodologie de design.

  1. Le cadre éthique est la boussole du permaculteur / de la permacultrice. Il permet d’articuler immédiatement le local et le global, mais aussi aujourd’hui et demain. Il est composé de 3 piliers : « Prendre soin de la Terre », « Prendre soin de l’humain », et « Garantir un partage équitable des ressources et des surplus ».
  2. Les principes forment une boîte à outils, cadrant l’action. Ils sont issus de l’observation du vivant, ce qui permet de créer des systèmes bio-inspirés, développant au passage leur dimension régénérative pour les écosystèmes naturels, et aussi sociaux (cf. la liste de principes publiée sur ce site).
  3. La méthodologie de design permet d’ancrer cette éthique et ces principes dans l’action. Elle détermine l’ordre des priorités dans les éléments du système à installer, et accompagne le permaculteur / la permacultrice afin de l’aider à garder une posture qui l’aide à passer d’une logique de prédiction/contrôle à une logique d’interaction avec le système.

Vous imaginez bien qu’avec un tel bagage, il est possible de concevoir n’importe quel système, et de sortir largement du domaine de l’agriculture ! Depuis la fin des années 90 en effet, et particulièrement sous l’impulsion de David Holmgren, l’un de ses fondateurs, la permaculture a pris un essor dans des secteurs aussi variés que l’énergie, l’eau, la construction, l’éducation, la santé, etc…

De nombreuses personnes qui se forment à la permaculture voient d’ailleurs spontanément dans cette proposition des résonances importantes avec leur quotidien de vie ou leur activité professionnelle : architectes et des ingénieurs, mais aussi des enseignants, des soignants, des artisans ou tout simplement des parents… C’est une véritable « révolution de la pensée » qui est proposée dans ces stages/formations, et elle peut nous donner envie de réorganiser de nombreux aspects de notre société, comme le fonctionnement d’une entreprise, d’une collectivité, d’une association, ou d’une famille.

J’anime d’ailleurs depuis 3 ans maintenant des stages entièrement dédiés à ces sujets : « Piloter sa vie avec la permaculture humaine » et « Prendre soin du « Nous » avec la permaculture sociale », qui sont l’occasion de découvrir comment on peut concevoir sa vie ou la vie d’une organisation sociale en s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes.

Un exemple incroyable de système appliqué à la gestion de l’eau : la fondation Paani en Inde

Pour aller plus loin dans la confrontation de nos repères culturels sur ce qu’est la permaculture, je vous propose maintenant de découvrir l’expérience incroyable menée par la fondation Paani en Inde sur la gestion de l’eau, à travers une série de 2 vidéos. Cet exemple me semble intéressant parce qu’il « casse les codes » : le projet n’est pas centré sur l’agriculture (ni buttes, ni associations de plantes !) mais sur l’eau, et il n’est pas (du tout) à petite échelle, comme vous allez vite pouvoir le constater !

Pour la 1ère vidéo, vous pouvez mettre les sous-titres en Français, grâce à l’excellent travail du collègue Simon Ricard de PermaLab 🙂

Je ne vais pas prendre le temps ici de faire une analyse poussée du « design » de ce projet (bien que cet exercice serait très utile et éclairant), mais je voudrais simplement souligner quelques éléments qui en font un « cas d’école » du point de vue de la permaculture (le reportage a d’ailleurs été réalisé par un permaculteur américain) :

  1. Le choix de mettre le focus sur le design de l’eau est la stratégie la plus efficace en terme de dépense énergétique / impact sur la résilience des villages. L’eau est notamment le premier échelon de l’ « échelle de la permanence », un outil de design très utilisé en permaculture.
  2. Le design « social » est très élaboré, et particulièrement adapté à la culture des habitants de ces villages (utiliser l’énergie de compétition entre les villages pour améliorer les conditions de vie de tout le monde).
  3. Sur les aspects techniques, on voit bien que chaque village a dû s’approprier la problématique de l’eau dans son propre contexte : c’est donc la méthode qui est « réplicable », et non les techniques, qui doivent être adaptées.
  4. Le design est évolutif, et se complexifie dans le temps. On découvre (surtout dans la 2ème vidéo) qu’un nouveau concours est en place avec les villages ayant atteint la 1ère phase, et que ce concours mets en jeu d’autres thématiques (le sol, les plantes, etc…).
Un paysage de baissières en Inde dans un village ayant participé à la « water cup » de la Paani Foundation

Si j’ai choisi l’exemple du projet de la fondation Paani, c’est aussi pour une autre raison : ce projet met en scène des milliers de personnes qui se mobilisent pour changer radicalement leurs paysages en peu de temps. Et… ça m’inspire pour le programme des prochaines années dans notre propre pays.

Retour en France : et si on organisait un « nouveau remembrement » ?

« Changer nos paysages à très grande échelle et en très peu de temps ? C’est possible en Inde… mais le faire en France, ça paraît complètement insensé. »

Vraiment ? Mais si voyons, rappelez-vous ! Nous l’avons déjà fait, et il y a très peu de temps, je vous en ai parlé dans le 1er article de cette mini-série ! Allez, je vous remets les chiffres : en 30 ans, 15 millions d’hectares ont été remembrés, et nous avons réussi à supprimer près de 750 000 km de haies vives et à combler environ 1 million de points d’eau. Vous voyez bien que c’est possible !

En même temps, il y avait une urgence : faire rentrer les tracteurs et « moderniser » l’agriculture pour rester compétitifs au niveau international. Est-ce qu’aujourd’hui nous avons une des urgences qui permettent de justifier de mettre au moins la même énergie pour régénérer les écosystèmes ? Il me semble que oui, mais c’est à la société d’en juger « collectivement ».

De nombreux articles scientifiques sortent depuis 3 ans pour alerter sur la hausse rapide en nombre et en intensité des épisodes de sécheresse en France.

Qu’est-ce que ça signifie concrètement de « remembrer » à nouveau les campagnes ? Si l’on suit les approches de design régénératif utilisées en permaculture, on pourrait imaginer un processus qui reprenne les 3 premières étapes de l’échelle de la permanence (vous allez voir des ressemblances avec Paani) :

  1. L’eau : en s’appuyant sur les pratiques d’hydrologie régénérative et notamment la méthodologie « RRIS » (Ralentir, Répartir, Infiltrer et Stocker), il s’agit, exactement comme dans l’exemple des villages du Maharashtra qui se sont lancés dans la « water cup », de s’appuyer sur la topographie de chaque plaine, plateau, vallée, pour créer des ouvrages permettant de limiter au maximum le ruissellement et recharger les sols directement là où l’eau tombe.
  2. Les infrastructures : la réalisation d’un design hydrographique centré sur la résilience en eau des territoires engendre inévitablement le besoin de redessiner un certain nombre de chemins, routes, réseaux, et tous autres types d’aménagements, afin de les rendre compatibles.
  3. Les arbres : il s’agit de replanter massivement des arbres dans le paysage, sous forme de forêts, bois, fûtaies, ripisylves, vergers, haies, et toutes sortes de corridors écologiques. Ces arbres permettront de maintenir les sols, stocker du carbone, favoriser l’infiltration, développer la fertilité, pomper l’eau des nappes pour la ramener en surface, etc…

Ce chantier est tellement colossal qu’on peut avoir du mal à en percevoir l’ampleur. Pour avoir une idée plus précise, prenons l’exemple d’une commune « moyenne » de métropole pour voir ce que ça pourrait donner à cette échelle. Disons que cette commune s’étend sur 10 km2 (vous pouvez comparer avec la commune sur laquelle vous vivez en faisant une simple recherche sur internet), c’est à dire 1000 hectares.

Pour mettre en place un design régénératif sur cette commune avec une ampleur qui soit équivalente à celle du remembrement réalisé sur cette même commune entre 1960 et 1980, on devrait « re-remembrer » 275 hectares de terres, aménager 18 ouvrages de gestion passive de l’eau dans une logique « RRIS » (baissières, fossés, mares, etc…) et planter l’équivalent de 14 kilomètres de haies. Vous avez-dit fou ? C’est vrai que ces chiffres peuvent paraître énormes. En combien de temps pouvons-nous y parvenir ? 5 ans ? 10 ans ? Si titanesque que soit la tâche à accomplir, c’est à mon avis à ce prix, et seulement à ce prix, qu’on pourra imaginer un futur « désirable » pour notre société, et limiter (parce qu’il est trop tard pour s’éviter) les conséquences des désordres écologiques et sociaux en cours.

Voilà ! J’espère que ce second article vous aura permis de continuer à cheminer dans votre réflexion sur nos représentations et notre rapport au paysage. Je travaille actuellement sur d’autres articles sur ce site, notamment sur le thème de l’ « hydrologie régénérative ».

Cet article vous fait réagir ? N’hésitez pas à le faire en commentaire !